Coups de coeur
Le Fauve des Nuées – Quand la panthère nébuleuse devient la mémoire d’une île
Le Fauve des Nuées est un manga de Michael Shau. Ce one-shot taïwanais édité chez Mahô Editions nous plonge dans la destinée d’une lignée de panthères nébuleuses de Formose, espèce aujourd’hui considérée comme éteinte, et dont l’histoire se mêle à celle de l’île, de ses habitants et des traces que l’humanité laisse derrière elle.



Le Synopsis
La panthère nébuleuse de Taïwan, également appelée panthère nébuleuse de Formose, est une créature rare aujourd’hui éteinte. À l’aube des premières civilisations, la panthère Tiaotiao est malencontreusement capturé par des humains.
Le félin fait alors la rencontre de Muni une prêtresse qui va lui accorder les anciennes bénédictions de la nature. Dès lors, le roi de la forêt devient le gardien des choses visibles et invisibles, spectateur des grands changements de notre temps…
Mon Avis
Un one-shot, et quel one-shot les amis… Le manga impose une atmosphère rare, presque sacrée.
La panthère nébuleuse de Taïwan, animal majestueux disparu dans les années 1990, renaît ici sous la plume de Michael Shau avec une puissance narrative qui dépasse le simple hommage. Le manga traverse les siècles, suit plusieurs générations de félins, observe leurs luttes, leurs peurs, leurs rencontres avec les humains, et raconte en filigrane la lente disparition d’une espèce que l’homme a traquée pour sa peau, son prestige, ou simplement par ignorance. Le manga ne cherche jamais à moraliser frontalement, mais il montre, avec une douceur implacable, comment une espèce peut s’éteindre sans bruit, dans l’indifférence générale, jusqu’à devenir un souvenir, un mythe voir une ombre dans la forêt.


Et la beauté du dessin, parlons en… Le trait est fin, élégant, d’une précision presque naturaliste. Les décors foisonnent, la jungle respire, les animaux semblent vivants, et chaque planche donne l’impression d’être une illustration à part entière.
La couverture, elle, déjà sublime, n’est qu’un avant-goût de ce que le manga déploie ensuite : des doubles pages somptueuses, des scènes nocturnes baignées de mystère, des instants suspendus où la panthère devient une silhouette fantomatique glissant entre les arbres. L’édition, particulièrement soignée, renforce encore cette impression d’objet précieux, presque muséal, ce qui fait sens pour un ouvrage réalisé en collaboration avec le National Taiwan Museum.
Mais Le Fauve des Nuées ne se contente pas d’être beau. Il raconte quelque chose. Il raconte la vie, la mort, la transmission, l’évolution d’un monde qui change trop vite pour ceux qui l’habitent. Il raconte la rencontre entre les félins et les humains, parfois tendre, parfois tragique, parfois brutale. Certaines scènes marquent durablement, notamment celle où l’un des félins est dépecé après sa mort, un passage poignant qui rappelle que derrière chaque disparition animale se cache une violence bien réelle. Le manga ne détourne pas le regard, mais il ne tombe jamais dans le sensationnalisme : il montre, simplement, et c’est suffisant pour toucher, surtout si on est sensible à cette cause.

Il se permet aussi une dimension plus mystique, presque onirique, notamment à travers la présence d’une jeune chamane et d’une dernière partie qui se déroule dans un musée. Cette séquence, souvent citée comme l’une des plus fortes, transforme la panthère en gardienne silencieuse de la mémoire des espèces disparues. La scène du “réveil” des animaux, dans ce lieu de conservation, est d’une poésie bouleversante. Elle rappelle que chaque espèce, même éteinte, continue d’exister dans les traces qu’elle laisse, dans les histoires qu’on raconte, dans les lieux qui préservent son souvenir.
Ce qui reste, une fois le livre refermé, c’est une émotion profonde. Une tristesse douce, une admiration sincère, et cette question qui revient, lancinante : combien d’espèces allons-nous encore perdre avant de comprendre ? Le Fauve des Nuées n’est pas un pamphlet écologique, mais un témoignage, un chant funèbre. Et à travers elle, à toutes celles qui disparaissent dans le silence. C’est un manga qui invite à regarder autrement, à se souvenir, à respecter ce qui vit encore.
En un seul volume, Michael Shau signe une œuvre atypique, subtile, d’une justesse rare. Une lecture qui touche, qui apaise, qui interroge. Une petite pépite, comme le disent certains (les djeun’s), et un one-shot qui mérite d’être découvert, ne serait-ce que pour ressentir, le temps d’une centaine de pages, la présence fantomatique d’un fauve qui continue de veiller sur son île. Un véritable coup de coeur !
MA NOTE : 17/20
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